
Vu sur le site de Libération aujourd'hui, un article qui évoque la sortie du
Dictionnaire de la langue du vin.
Existe-t-il plus poétique que le langage du vin ? Pas certain. Martine
Coutier, linguiste chercheuse au CNRS, vient de publier le Dictionnaire de la
langue du vin, un ouvrage qui recense et décrypte tous les termes de l'amour du
vin. Cela va des expressions proches du patois comme «il terroite» (un vin un
peu râpeux, peu complexe) ou «renarde» (il sent fort ton rouge) à des termes
plus sensuels et évocateurs comme des cuvées caressantes, exubérantes,
pulpeuses, ou généreuses… La dégustation oenologique du vin ou du Champagne est un moment
de plaisir, mais aussi d'imagination, puisqu'il faut mettre des moments sur des
sensations, des odeurs, des souvenirs... La magie des grands vins vient tout
d'abord de là : l'imagination et les émotions !
Voici l'interview de l'auteur publiée par Libé :
La langue vinique est-elle riche ?
Très riche, j’ai recensé quelque 780 mots permettant de décrire les perceptions
sensorielles qui s’enchaînent lors d’une dégustation, le tout se concluant
heureusement et le plus souvent par des appréciations à caractère hédoniste.
D’abord, il y a la perception –visuelle, de loin la plus facile à décrire, tant
nous avons tous des références stables dans ce domaine. Nous avons dans notre
langue usuelle des tas de mots pour décrire la robe d’un vin, donc sa teinte,
sa limpidité, sa brillance, son intensité et son éclat. Concernant la couleur,
je ne vois guère que le mot «tuilé» qui soit spécifique au vin. Il –désigne une
teinte rouge orangée, rappelant celle de la tuile vieillie, que prennent les
vins en vieillissant. Ensuite, il y a les perceptions olfactives. Comme dans le
domaine des couleurs, le dégustateur a recours à la comparaison avec des odeurs
et arômes stockés dans sa mémoire, comme «floral», «grillé», «minéral»,
«terreux», et une foultitude de substantifs adjectivés, comme «vanillé»,
«amandé», «biscuité», «kirsché», «réglissé»…
Et quand enfin le vin arrive en bouche ?
Là, ça se complique. Car les perceptions gustatives sont les plus complexes à
identifier et à nommer. Sans compter qu’en français, le –vocabulaire du goût
est très pauvre, une fois passé le stade des saveurs basiques - aigre, amer,
sucré. Tout va très vite lors du contact tactile. La perception est d’abord
thermique, ce qui dépend de la quantité d’alcool contenu dans le vin, avec une
impression plus ou moins accusée de chaleur. Et puis il y a les sensations de
viscosité, de consistance, de volume, d’onctuosité, de douceur… Complexe.
Comment exprime-t-on toutes ces sensations ?
On puise pour beaucoup dans les métaphores du corps. Aristote déjà parlait de
vin charnu ! Il faut dire que, dans l’Antiquité, on ajoutait beaucoup
d’ingrédients au vin, et notamment de la résine pour le conserver. Mais on
parle aussi de vins «fluets», «corpulents», qui ont de la «cuisse», qui se
«décharnent», qui ont une «colonne vertébrale». Depuis peu, on parle de vins
«bodybuildés», signe que la langue vinique se renouvelle sans cesse. Cela
désigne ces vins très concentrés, puissants et boisés qui sont en vogue sur le
continent nord-américain. A partir du XIXe siècle, la langue vinique emprunte
des mots au caractère humain. Et l’on parle de «nervosité», de «tonus», de
«brutalité» ou du côté «mollasson». Il y a aussi des vins dits «boudeurs»,
comprenez «fermés», «discrets», «introvertis», bref aux caractères olfactifs et
gustatifs discrets. Un vin peut aussi être paré de toutes les qualités
féminines. Mais si au début du XXe siècle, dire d’un vin qu’il est «féminin»
cela évoque une femme bien en chair, qui a de la cuisse et du corsage,
aujourd’hui cela signifie élégance, subtilité, grande délicatesse aromatique.
C’est à l’opposé des vins «virils», bien pourvus en acidité, alcool et tanins,
qu’on dit aussi «couillus» ! –Typiquement, les listracs, appellation la
plus consistante du Médoc.
Mais de quels mots use-t-on pour parler d’un vin… sublime
?
On ne dit plus rien.